Sortie :10 Mars 1993
Réalisateur :Abel Ferrara
Avec : Harvey Keitel (Apocalyspe Now, Taxi Driver, Bugsy), Frankie Thorn, Victor argo (Ghost dog, Angel eyes, The yards)
Genre :Policier
Histoire :Un flic pouri et drogué accumule les dettes. Lorsqu'une nonne est violée par deux hommes dans une église, celle-ci place une récompense sur la tête des deux criminels. Le Lieutenant voulant payer les dettes qui mettent en danger sa propre vie, décide de rechercher les criminels, tel un chasseur de primes. Sa descente au enfer va verra plus de fin...
Mon avis :8,5/10. Pour la première fois Abel Ferrara ne travaille pas avec son scénariste attitré St John qui le suivait depuis ces débuts sinueux dans les travées du porno. On le retrouve donc à l'écriture pour la première fois, épaulé dans cet exercice par Zoë Lund, actrice vedette de son premier succès Ms. 45 en 1982. Et le moins que l'on puisse dire c'est qu'il s'agit d'une première vraiment réussie et aboutie, chassant les trous scénaristiques et les incrédibilités de son précédent film référence : The king of New-York. Si c'est sa première collaboration avec un autre scénariste que St John, on ne peut réellement dire qu'il lui fasse infidélité tant il reste sur la même ligne directrice que ces précédents scripts, traitant une fois encore de la déchéance de l'homme, faisant une fois de plus de la descente aux enfers son fond de commerce. Sa passion pour New-York est toujours aussi intact, il la peint intelligement jouant sur l'ambivalence de la Big Apple, d'aspect séduisante et attirante, alors qu'elle se révèle totalement pourrie de l'intérieur. Il insiste toujours plus sur ce second aspect qui tente à rejoindre la nature torturée de son âme qui, à l'image de ses personnages, est cocaïnée à mort, mal en point et rongé par ses démons. Enfin il rejoint St. John dans l'importance extrême qu'il porte à la spiritualité, le film étant bourré de paraboles et de symboles religieux, l'histoire de policiers ripoux, de gangs et de de mafia passant alors comme simple prétexte pour exposer ses tourments religieux.
Ainsi le Bad Lieutenant joué par Harvey Keitel, d'une incroyable constance qui confirme son statut d'acteur hors-norme une bonne fois pour toutes à l'époque, se présente tout simplement comme une sorte de Jésus-Christ des temps modernes que l'on suit tout au long du film à travers un interminable chemin de croix ponctué de douleurs morales et physiques insoutenables. Niveau psychologique, ce Bad Lieutenant, c'est un peu le mélange entre Dirty Harry, pour l'aspect justicier solitaire qui agit plus comme un chasseur de prime que comme un lieutenant de police, et Travis Bickle (Taxi Driver), pour son côté nihiliste prononcé qui le pousse à faire justice lui-même. A cela près que, Harry Callahan, avait une véritable morale policière et qu'il oeuvrait pour une justice juste qui s'était perdu, et que Travis Bickle n'avait pas les faveurs de son réalisateur, alors que c'est le cas ici où le personnage, même si il n'est pas glorifié, n'est jamais jugé par son auteur qui semble le comprendre voir lui ressembler. Même si il efface l'aspect moraliste et peint une vision encore plus noir de la rédemption, on ne peut s'empêcher de penser au cinéma de Scorsese en voyant Bad Lieutenant et notamment à Mean Streets et Taxi Driver, dont Ferrara s'est ouvertement inspiré, ne manquant pas de lui rendre hommage à travers l'emploi d'Harvey Keitel qui prenait, dans Men Streets, les traits d'un prêtre profondément torturé par sa croyance et la fameuse culpabilité chrétienneet quelques clins d'oeil musicaux (l'utilisation de Pleding my love en ouverture, chanson qui apparraissait déjà dans Mean Streets).
Ici on retrouve un peu le même schéma scénaristique, mais poussé à l'extrême dans le style propre à Ferrara qui a su parfaitement digérer ses diverses influences. Ainsi le Bad Lieutenant nous est présenté comme un flic ripou jusqu'au boutiste, qui abuse de son pouvoir sans vergogne (scène culte et très troublante de la masturbation lors de l'interpellation de deux adolescentes qui n'avaient pas leur permis), qui dépouille les victimes sur les lieux de crimes, qui est au fil du temps est devenu un junkie irrécupérable (difficile scène du fix montré sans détour), corrompu par tous les caïds dans son propre interêt, ne voyant finalement dans la fonction de policier que la meilleure façon d'aboutir à tous ses vices sans représailles. Et pourtant cet être profondément malsain, qui a sombré dans tous les vices possibles et imaginables, s'avère finalement touchant car profondément humain, on finit par comprendre, tant bien que mal, la torture de sa vie bouffé par les démons qui l'habite, qui se lance dans une quête redemptrice vouée à l'échec mais certainement l'une des plus puissantes qu'on est pu voir. Il croit trouver la voie de la rédemption en vengeant une bonne soeur violée et torturée, et quand elle lui annonce qu'elle leur pardonne, lui le démon explose, ne comprend pas et on assiste à une hallucination énorme du personnage qui voit apparaitre Jésus dans l'allée de l'Eglise l'insultant, lui faisant part de sa haine envers lui dans un premier temps avant de lui demander son pardon dans un second, ce monologue étant vraiment le symbole de la contradiction d'un être qui voudrait faire le bien mais qui n'a réussit qu'à faire le mal. Le final est tout aussi symbolique, puisque le lieutenant se sachant condamné par d'irrécupérables dettes de jeux (les paris sur la finale de baseball en fil rouge étant là pour montrer l'aliénation du personnage par la ville), tente de comprendre le pardon de la bonne soeur en libérant et en offrant une seconde chance aux deux violeurs. Pour conclure sur ce chef d'oeuvre controversé, on peut tout de même insister sur l'exceptionelle mise en scène de Ferrara, qui est de toute beauté, à travers quelques plans vraiment ingénieux, une photo grandiose et une caméra à l'épaule toujours très efficace.
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